Gène écartable (2)

Publié le par Mélisande


Alalalah... me voilà, avec plein de bonne volonté, et internet se met à faire plein de bugs, rien de tel pour démotiver... mais allez, pas d'excuses, je publie la suite de la nouvelle et je continue mes visites!
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Cela faisait à présent 37 heures, 18 minutes et quelques poignées de secondes que « la chose » s’était produite. Miggie avait été encadré par une armada de psychologues, de psychanalystes, de psybialogues, de psypolémilogues et de « psymachinchoses », tous voulant s’assurer que le traumatisme n’était pas trop grave. À présent, il était seul et dormait. Enfin, il voulait dormir mais ne savait pas comment faire. Dès qu’il fermait les yeux et laissait son esprit vagabonder, empruntant les sentiers qui mènent au rêve, un obstacle se dressait sur sa route: l’image du corps blessé. Une vision d’horreur, qui choque durement celui qui veille, et qui terrorise mortellement celui qui sommeille.

Miggie se retournait sans cesse dans son lit. Il essaya de penser à Wilevia. Quand elle mangeait. Quand elle riait. Quand elle se retournait et lui souriait. À lui. Il s’approchait près d’elle et allait l’embrasser… le corps apparaissait entre leurs têtes, défiant toutes les lois de la perspective, hideux, obscène, narquois. Miggie lança son bras hors du lit, et par tâtonnements aveugles réussit à allumer son lecteur de musique. Une musique puissante, dont les coups entraînaient son cœur, dont l’air entraînait ses pensées. Il haussa un peu plus le son. Ainsi il ne pouvait plus se concentrer sur autre chose que sur la musique. La vision de « la chose » lui revint par battements de plus en plus faibles, comme un clocher de minuit qui à pas de loup s’éloigne. Miggie s’enfonça dans son inconscient et passa une nuit sans rêve ni cauchemar.

Il se réveilla tard, mais ne s’en inquiéta pas vraiment, les « psytrucs » lui avaient prescrit une semaine de congé maladie. Rémunérée, mais cela importait peu. Miggie était overclassé, il avait de l’argent en pagaille. Alors que son esprit retournait dans son corps et retrouvait ce qu’il était, ce qu’il avait vécu, « la chose » revint et le frappa. Il secoua la tête et se concentra sur son petit-déjeuner. Il ne comprenait pas ce qu’il lui arrivait.

Pourquoi être si choqué par ce qu’il avait vu? On lui avait dit que c’était normal, que cela arrivait à tout le monde. Jamais on ne lui avait montré ce qu’était une plaie. On lui en avait parlé, mais jamais il n’avait eu l’expérience de voir. Maintenant il l’avait vu. Et ce qui l’effrayait, c’était que cet esprit à la fois révulsé par cela, cherchait à imaginer ce qu’aurait donné une plaie plus grave. Il savait que cela existait, il l’avait lu dans des vieux livres désormais interdits à la vente car trop choquants pour le public, même adulte.

La sonnette de l’entrée tinta. « Philo! » jura Miggie. Qui diable pouvait venir lui rendre visite à une heure si matinale? Il n’était que… il était déjà midi. L’homme enfila en vitesse le kimono que lui avait un jour offert Wilevia, puis se précipita vers la porte d’entrée.

Sur le seuil se tenait une femme d’une trentaine d’années environ. Aussitôt, elle inspira de la méfiance à Miggie. Elle portait un tailleur trop strict pour être élégant, d’un noir brillant et sans traces. Ses cheveux châtains étaient tirés au maximum en un chignon classique, dont la propreté et la perfection faisaient croire à une image retouchée au do-all. Mais ce fut son visage surtout qui inquiéta Miggie. Il lui rappelait des descriptions de femmes dangereuses qu’il avait lues dans les livres proscrits. Des femmes mielleuses et meurtrières. Son expression était suffisante, et l’homme eut la désagréable impression que cette femme avait le pouvoir de le détruire, et qu’elle-même en était parfaitement consciente.

Elle lui tendit la main. Machinalement il la serra.

- Monsieur Vina, Miggarion Vina?

- C’est moi-même, répondit Miggie. Que me voulez-vous? son ton avait été un peu plus brusque qu’il ne l’avait espéré.

- Je suis Stellina Orben. Assistante de Sir Bloodfield, vice maître scientarque de la branche génofatum.

« Une scientarque. Mauvais. », pensa Miggie. Son aversion s’accrut d’un degré de plus. À présent, il avait une bonne raison de la détester.

- Voulez-vous me laisser entrer chez vous? J’ai des choses importantes à vous annoncer.

Sans un mot Miggie s’écarta, lui permettant de s’introduire dans l’appartement. Elle avança à pas lents et réguliers, ses talons claquant d’une façon horripilante sur le sol. Elle tourna un peu sur elle-même, pour examiner les lieux, puis, toujours de cette démarche haïssable, elle se dirigea vers le canapé et s’assit sans demander de permission. Miggie la regarda, silencieux. Il avait adopté une expression passive, mais se refusait de lui proposer quelque chose à boire. Cette femme était froide. Glaciale. Comme la mort. Il se demanda si on pouvait toujours qualifier quelqu’un de « froid », depuis le temps que la langue dégénérait. Stellina le fixa un moment, un sourire sur les lèvres, puis elle prit la parole:

- Il y a près de deux jours, vous avez été victime d’une scène de violence de troisième degré, n’est-ce pas?

- En effet.

- Et vous avez passé des tests pour vérifier que vous n’avez pas été traumatisé, ne me trompé-je pas?

- Vous ne vous trompez pas.

Les fines lèvres de la femme s’étirèrent en un sourire étrange. « Détestable », pensa Miggie. Et étrangement, le fait qu’elle parlât en français correct ne le rassurait pas du tout.

- Je dois vous avouer que les tests se sont avérés être positifs.

- C’est bien, alors?

- Non. Pas positifs dans la mesure où vous n’avez pas été traumatisé, positifs dans la mesure où vous avez été diagnostiqué «en-dehors de la norme ».

Miggie s’efforça de ne pas grimacer. « Très mauvais ». Il était diagnostiqué anormal. Et dieu sait ce que font les scientarques à ceux qui ne sont pas dans leur « norme ».

- Et que veut dire « normal », selon vous? réussit à articuler Miggie, une lueur de défi dans les yeux.

- J’en viens à ce que j’ai pour mission de vous annoncer. Les rumeurs disent que vous vivez plutôt en marge de la société. Mais je suppose que vous connaissez l’existence du tri anténatalis?

- Bien sûr que je connais cette horreur. Vous observez systématiquement le génotype des bébés à peine formés dans le ventre de leur mère, et dès que vous voyez une anomalie quelconque… avortement systématique.

- Systématique, oui, en tous cas pour ce qui concerne les déformations physiques ou les maladies génétiques. Nous arrivons toujours à convaincre les parents d’éviter d’engendrer des handicapés. Ce n’est pas aussi horrible que vous ne le pensez, car nous épargnons ainsi bien des souffrances futures à l’enfant, à ses proches, et aussi à la société en général. Mais si nous avions le pouvoir de modifier les gènes au point d’éradiquer la maladie, croyez-moi, nous le ferions, au lieu d’éradiquer un fœtus.

Stellina soutint le regard furibond de Miggie et continua:

- Depuis quelques années, nous pensons avoir découvert des gènes de la personnalité: ceux qui destinent les bébés à être plus tard à l’âge adulte psychotiques, dépressifs, pédophiles, homosexuels, agressifs, bref, toutes ces formes de dégénérescence qui heurtent la sensibilité de la société. Nous avons des ennemis qui réfutent cette découverte. Pour eux, nos rapports ne seraient que des coïncidences, et nos affirmations seraient infondées.

- Ils n’ont pas tort.

- Les statistiques tendraient à prouver que nous aurions raison. Mais comme rien n’est prouvé à plus de 70%, nous demandons aux parents de choisir entre la suppression ou la garde de l’enfant qui sera dans ce cas surveillé de plus ou moins près par des spécialistes.

Miggie s’agita, et parla avec énervement:

- Eh bien, le rapport entre moi et toutes ces âneries?

La femme le regarda en silence, puis se leva. Elle marcha un peu au hasard, prenant visiblement un malin plaisir à faire résonner ses talons.

- La Science n’aime pas faire de détours, aussi je serai directe: vous auriez dû être supprimé.

- Vous avez du culot pour m’annoncer ça avec une telle désinvolture, rétorqua Miggie, suffoquant de colère.

- Je vous le dit froidement et objectivement: alors que vous étiez formé depuis peu, on a décelé en vous un gène que l’on retrouve fréquemment chez les gens susceptibles d’agressivité, et aussi chez les meurtriers. En fait, vous avez un gène commun avec 68,06% des prisonniers incarcérés pour violence.

Elle scruta le visage de Miggie, comme si elle espérait découvrir une expression horrifiée. Mais comme il n’en était rien, elle poursuivit, marchant de long en large, accordant ses pas à ses mots:

- Votre mère a désiré vous garder. Alors on vous a laissé le droit de naître. Cependant, vous avez toujours été suivi de loin: des assistants se sont assurés que vous n’aviez pas de tendance à l’agressivité, en observant vos carnets de santé et votre parcours professionnel. Mais voilà que vous venez d’assister à une scène de violence, et tout en vous annonce l’apparition du meurtrier que vous devriez être.

Miggie la regarda d’un air ébahi. Tout cela était complètement absurde. Sa colère monta d’un cran.

- Parce que j’ai en un gène en commun avec en gros 70% des prisonniers incarcérés dans ce pays, je devrais être suspecté d’agressivité? Je suis sûr que ce gène est présent chez plein d’autres personnes tout à fait correctes. Un détail vous gêne, et ça y est. Alors que mon génotype présente peut-être plus de similitudes avec celui du Grand Maître Scientarque qu’avec celui d’un meurtrier! Vos statistiques sont très probablement fausses, j’ai de bonnes raisons de le croire.

La scientarque fronça les sourcils, et haussa un peu sa voix, qui devint plus autoritaire.

- Ne blasphémez pas contre la Science, et écoutez-moi. Vous allez devoir m’obéir, et je n’aimerais pas user contre vous de moyens répressifs.

- Je vous conseille de partir, et pas plus tard que maintenant, lui intima Miggie, je n’ai jamais eu confiance en la scientarchie, et je vois que j’ai eu raison. Sachez que je hais la violence, le sang et tout ça. Je suis terrorisé par ce que j’ai vu, laissez-moi tranquille, laissez-moi me reposer!

- Monsieur Vina, répondit Stellina sur un ton glacé, vous réagissez comme vous êtes programmé à réagir. Bien sûr que la violence terrorise. Mais chez les gens comme vous, la répulsion qu’elle suscite engendre ensuite une obsession puis une attirance, jusqu’à l’acte irréversible! Notre société conditionne les gens à ne pas être en contact avec la violence. Vous avez été protégé grâce à la société. Mais le choc visuel qui vous est arrivé engendrera une passion pour la violence, c’est scientifiquement prouvé! Et il est de notre devoir pour nous autres scientarques de mettre fin à ceci avant qu’un drame ne se produise!

- Et qu’allez-vous me faire, hurla Miggie, vous allez me tuer?

Il s’ensuivit un long silence. Miggie venait de s’emporter. Violemment. Avec violence. Mais d’un côté, qui ne se serait pas ainsi énervé face à de telles insinuations? La jeune femme le fixa un instant. Elle semblait réfléchir à ce qu’elle venait de voir. En revanche, elle ne paraissait pas éprouver de peur quant à une possible réaction agressive de son interlocuteur. Elle se décida à clore la discussion:

- Calmez-vous, monsieur, pour l’instant nous allons devoir faire des tests. Rendez-vous demain à 10H pile au Centre de scientarchie. Si vous ne venez pas de vous-même, les agents du cosmos viendront vous chercher de force.

Stellina Orben se leva du canapé, et quitta l’appartement sans ajouter un mot, laissant Miggie dans un état plutôt lamentable. Il ne comprenait pas ce qu’elle voulait. Pourquoi tant d’histoires pour une scène de violence? Certes, il était choqué, mais avec le temps, cela lui passerait. Ce qui le rendait furieux, c’était d’apprendre qu’il avait été suivi pendant des années, que de sales scientarques s’étaient penchés sur sa vie privée pour découvrir toute prédisposition à la violence. Prédisposition qu’il n’avait pas, cela allait de soi. La nuit qui suivit fut encore pire que la précédente, hantée par des angoisses scientophobiques.

 

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G
Heureuse de te relire...ton histoire est assez terrifiante mais très bien racontée
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V
Ouh ! Quelle histoire ! J'en ai la chair de poule... Je ne te savais pas tant de talents.
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L
j'ai bien aimé cette inspiration qui se passe dans le monde cosmopolite des esprits.Il est étrange de voir à quel niveau, les hommes sont fragiles.Jusqu'à quel niveau l'esprit peut-il garder son independance?je reviendrais bien pour la suite
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U
Un plaisir de lire ce texte... vivement la suitebisous étoilés ma belle méli
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P
Ouh!là!là .... j'attends la suite ! Bonne rentrée Mélisandre ! bisous
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