Quelqu’un de différent
Je t’ai remarquée une semaine après la
rentrée. En fait, c’est plutôt toi qui es venue vers moi, accompagnée d’une autre fille dont tu venais de faire la connaissance. Vous êtes devenues mes deux premières amies du lycée. Pour moi, tu
étais une inconnue parmi les trente-quatre autres inconnus de ma classe. Jamais je n’aurais cru que tu éveillerais en moi un tel tourbillon de remises en question.
Cela faisait un an que tu étais en France. Ta famille était nombreuse, elle avait quitté la Tunisie dans l’espoir d’une
vie meilleure ainsi que d’une bonne éducation pour ses jeunes membres. Arrivée dans mon pays, dans ma ville, Nice, elle s’était installée dans la banlieue de l’Ariane, dont le simple nom fait
frémir les gens de bonne société. Ton appartement était grand, aussi grand que le mien, mais je devine bien qu’il ne l’était pas assez pour contenir tous tes proches. Jamais ton chez-toi n’était
vide. Tu ne connaissais pas la tranquillité. Ou plutôt la solitude, car tu ne trouvais le repos qu’en compagnie de ceux que tu aimais. Tu me disais souvent qu’il était impossible de s’ennuyer
chez toi, tu en étais si heureuse! Moi, jamais je ne comprendrai ce bonheur. J’ai toujours été seule. Je m’en contente, j’aime la solitude mais je t’envie. Beaucoup. Tu m’intriguais toujours
lorsque tu me montrais sur ton portable la photo d’une cousine qui venait de naître ou la vidéo des premiers pas de ta petite sœur. Tu avais de grands éclats de rire quand tu ne souriais pas, tes
yeux étaient submergés de tendresse. Tu te sentais mère de tous tes cadets et cadettes. Je n’ai jamais ressenti ce genre de sentiments. Je n’ai jamais eu l’instinct maternel.
En un an tu avais appris le français. Tu avais passé un an au collège de l’Ariane. Puis, l’année où nous
nous sommes rencontrées, tu es entrée au lycée Albert Calmette. Comme moi. Ce lycée était dans mon secteur, à dix minutes de marche. En revanche, tu n’habitais pas dans le secteur. Une demi-heure
de bus suivie de vingt minutes à pied. C’était une convention de l’Éducation Nationale. Les bons établissement comme Calmette devaient accueillir chaque année un certain nombre d’élèves venant de
ZEP. Tu faisais partie de ces élèves. Malheureusement, cette convention, malgré tous ses bons sentiments, n’était pas aussi efficace que prévu: en effet, les jeunes de banlieue, arrivant dans un
milieu totalement différent, où le niveau d’éducation était élevé, étaient rapidement découragés, d’autant plus que personne ne leur tendait vraiment la main. Aussi la plupart
d’entre eux abandonnaient et gâchaient cette chance d’avoir un avenir plus sûr. Je sais bien que tu me trouves fataliste, mais je ne fais qu’un compte-rendu de ce que j’ai observé. Vous étiez
trois filles dans ma classe à bénéficier de cette chance, toi seule a su la saisir.
J’ai eu de nombreuses opinions à ton sujet. Souvent, tu exaspérais la misanthrope que j’étais, à me coller
tous les jours. Souvent, nous nous disputions pour être à la place du milieu, et côtoyer ainsi notre amie commune qui, elle, ne voulait pas être serrée entre nous deux. Avec tes questions, tu
m’énervais comme le Petit Prince énervait St Exupéry. Tu étais si impatiente que parfois je luttais contre moi-même pour ne pas t’envoyer paître, ou encore pour ne pas t’expliquer avec violence
le sens des expressions « je ne sais pas » et « attends », car tu ne lâchais pas prise lorsque je te répondais avec ces derniers mots. De ton côté, tu me reprochais
régulièrement mon mauvais caractère. Tu ne comprenais pas mes accès de colère. Et avec du recul, moi non plus. Combien de fois t’ai-je répondu avec humeur, parlant toujours un ton trop haut ou un
degré trop froid? Je m’en veux beaucoup, tu sais. Car, malgré tout ce que j’ai pu te dire, malgré toutes les insultes que j’ai pu proférer dans ma tête, ce n’était pas des cris du cœur. Certes,
j’ai partagé mon exaspération dans ton dos, avec d’autres amies. Certes, je me suis moquée, attendrie, de tes maladresses dans la maîtrise de la langue française. Mais au fond de moi je t’ai
toujours admirée. Le soir, je vantais tes mérites à ma mère. Je te citais en exemple à mon père: si je devais trouver une personne pour incarner le mérite, je te choisirais sans
hésitation.
J’ai admiré ton courage dans la vie de tous les jours. Il est vrai que souvent tu n’avais pas fait tes
devoirs, alors tu quémandais un peu partout des réponses. Il est vrai que de temps en temps tu ne comprenais pas un contrôle, alors tu trichais. Tu agissais comme la majorité des autres
élèves. Mais chez toi, cela m’agaçait. D’après moi, tu ne devais pas te relâcher ainsi, tu devais persévérer dans tes efforts fournis jusqu’à présent. C’était une idée juste, moralement, mais
injuste aussi, car tu fournissais déjà un travail énorme. Il faut dire que les horaires scolaires étaient mal répartis, donc tu rentrais tard le soir. Une fois chez toi, tu devais t’occuper des
tâches ménagères. Et comme il devait y avoir chez toi une bonne dizaine de personnes, tu étais débordée. Malgré tout, entre les courses, le ménage, la cuisine, la garde des enfants et les
prières, tu essayais de faire un maximum de devoirs. Je m’en rends compte à présent, en énumérant tous ces fardeaux, à quel point ta vie était chargée, à quel point j’ai été dure avec toi.
Tes notes, avouons-le, n’étaient guère brillantes. Tu arrivais rarement à être au-dessus de la moyenne. Cela
n’était pas surprenant, jamais tu n’avais été dans un établissement au niveau élevé. Mais, et c’est de là que venait ton mérite, tu t’accrochais. Tu demandais et tu redemandais, tu questionnais
les professeurs lorsque tu avais mis ma patience à bout, après m’avoir fait expliquer et ré expliquer un problème sous toutes ses formes. En cours de français, tu lisais tous les livres que le
professeur donnait et tu adorais la littérature française. Cependant, le français était une langue vicieuse et difficile à utiliser, même pour un français. Ce fait s’appliquait à toi et tu
avais du mal à l’admettre. Tu étais désespérée lorsque tu avais un 8 en commentaire composé, malgré les encouragements du professeur. Moi, j’essayais de te consoler, ce n’était pas une si
mauvaise note, surtout pour quelqu’un qui venait de se familiariser avec le français. Tu étais toujours étonnée de mes bonnes notes en cette matière, qui était ma préférée. Tu me posais
fréquemment des questions sur ma langue, et là je ne me privais pas de te répondre ainsi que d’approfondir le sujet. Passionnée d’étymologie, je t’expliquais les racines des mots français qui
plongeaient dans le latin et le grec. Tu avais eu vent de mon intérêt pour les langues, alors tu m’avais affirmé un jour en riant que tu m’apprendrais le tunisien. J’aurais tant voulu, mais je
n’en ai pas eu l’occasion. Un jour j’essaierai, ne serait-ce que pour connaître l’alphabet.
J’étais athée, de culture chrétienne. Tu étais musulmane, de culture islamique. Jamais je n’avais rencontré de
musulmans pratiquant réellement. Cette année, vous étiez plusieurs à suivre les lois du Coran. Désireuse d’en savoir plus, je t’ai interrogée sur ta religion. Mais avant, j’avais questionné une
autre musulmane lors du Ramadan. Je ne me souvenais plus trop des détails de cette histoire de distinction du fil noir et du fil blanc. Je voulais savoir ce qu’en disaient vraiment les textes. À
ma grande surprise, la fille m’avait répondu qu’elle n’avait jamais lu le Coran, que c’était son père qui lui indiquait les horaires de jeun. Elle avait ensuite ajouté, avec un grand sourire, que
son père voulait l’obliger à porter le voile. Elle n’avait rien contre, mais préférait attendre la fin de ses études pour commencer à le mettre. Je lui avais alors demandé ce qu’il en était des
prières. Elle les faisait sans en comprendre un mot. Elle n’était pas croyante mais pratiquante selon la volonté de son père. Cela m’effraya beaucoup de voir que même en France, dans un pays où
chacun est libre de pensée et d’action, des filles étaient ainsi dominées par l’autorité paternelle, sans même s’en inquiéter. Elles étaient deux dans ce cas, suivant sans réfléchir les ordres de
parents intégristes, tandis qu’elles séchaient les trois-quarts des cours. Moi, tristement, je me demandais ce que l’avenir leur réserverait. Certainement elles passeraient du joug du père au
joug du mari et deviendraient des femmes au foyer quasi-exploitées.
Toi, tu n’étais pas comme elles. Toi, tu réfléchissais. Les cours, tu ne les séchais que dans certains cas, en
période de grève, quand la présence d’un professeur était incertaine et que tous les élèves partaient sans se soucier s’il était réellement absent. Il n’y avait que moi et deux autres filles qui
restions encore un peu, comme de parfaites idiotes. Tu voulais, je crois, être infirmière, à moins que je ne confonde avec quelqu’un d’autre. À la fin de l’année, tu es passée en STI. J’aurais
aimé te voir prendre une autre filière plus glorieuse, offrant un avenir un peu plus sûr, mais peut-être que tu n’y aurais pas trouvé ton bonheur.
Là où tu étais différente de moi, différente de ces deux filles, c’était dans la foi. Tu
croyais en Dieu, tu croyais en Allah. Tu faisais tes prières avec conviction chez toi et tu étais un peu chagrinée de devoir en repousser quelques-unes qui se déroulaient aux heures de cours. Tu
avais lu le Coran, ses poèmes te faisaient pleurer. Les chants du muezzin faisaient briller tes yeux. Une fois, tu avais enregistré un de ces airs sur ton téléphone puis tu me l’avais fait
écouter, car tu voulais me faire partager ton émotion. J’aimais entendre ce chant a capella, ces modulations et ces vibrations de la voix. Cela me rappelait les heures de prières quand
j’avais été à Marrakech et à Istanbul, quand les muezzins, les uns après les autres, déclamaient les textes sacrés. L’ambiance devenait magique et même moi, pauvre infidèle, était touchée en mon
cœur. Je t’ai fait part de mes sentiments, tu m’as approuvée en silence. Cette émotion que je ressens en écoutant Maria Callas chanter Tosca, Kiri Te Kanawa chanter Donna Elvira ou encore Placido
Domingo chanter Don José, tu la ressentais en écoutant la musique sacrée du Coran.
Tu avais la vraie foi. Je me souviens de ce jour où tu m’as traduit un extrait du Coran gravé sur ton pendentif. A
ma demande, tu l’avais relu, en arabe cette fois. La façon dont tu parlais me donnait la chair de poule. Tu croyais en chaque mot, tu les prononçais avec ton âme. J’aurais tant voulu un jour
connaître ce sentiment de piété et de ferveur qui anime n’importe quel croyant. Mais cela m’est impossible. Il ne me reste qu’à constater et admirer. Tu accomplissais très sérieusement le
Ramadan. Tu me répétais qu’il suffisait de le négliger ne serait-ce qu’un jour pour avoir droit à l’Enfer éternel. Et l’Enfer, tu y croyais. Au tout début de l’année, tu m’avais expliqué qu’un
bon musulman allait droit au Paradis, que les mauvais allaient au Purgatoire et que ceux qui avaient commis un grand crime non justifié en Enfer. Tu avais voulu me rassurer en ajoutant que les
chrétiens et les athées allaient au Purgatoire avant de rejoindre le Paradis. Ce n’était pas de leur faute s’ils avaient été mal éduqués. Les juifs aussi allaient au Purgatoire, mais ils
restaient un peu plus longtemps. Quand aux bouddhistes, c’était l’Enfer assuré. Depuis, je me demande si tu n’as pas un peu changé ta vision des choses, même si je pense que ta description de ce
qui nous attendait après la mort était déjà bien modérée et inattendue. Au cours de cette année, tu as changé, comme nous tous, d’ailleurs. Ton français s’est amélioré, tu as adopté la culture
d’ici. Le fossé qui nous séparait s’est peu à peu comblé, mais le vide était encore visible. Nos idées étaient si différentes.
Trouver un mari et avoir des enfants à vingt ans me répugnait, toi tu en
rêvais. Savoir que des filles de mon âge étaient déjà mères au foyer me choquait, toi tu ne t’en étonnais pas trop, même si tu trouvais que c’était un peu jeune. Tu m’as avoué que tu ne
connaissais pas beaucoup de recettes de cuisine, et tu en avais honte. Je t’ai rassurée en disant que tu n’étais pas la seule dans ton cas, et que les garçons se révélaient être de plus en plus
doués en cuisine. Tu as alors rétorqué que ton père ne faisait la cuisine que lorsque ta mère était à l’hôpital, et que tu préférais les plats de ta mère. Tu m’as un jour dit que ton père te
battait. Comme je m’indignais, tu m’as expliqué que dans ta culture, plus on battait ses enfants, mieux on les éduquait et plus on était respecté par ses voisins. J’admets que dans mon
pays, l’éducation n’a pas la part belle et que l’on en arrive à une ‘‘pédocratie’’, mais n’est-il pas possible de créer un juste milieu entre ces deux extrêmes, un mélange de douceur et de
rigueur?
Tu étais étonnée de la liberté des filles. C’était en début d’année, tu trouvais
qu’elles parlaient trop facilement des sujets tabous, qu’elles répondaient avec trop de fierté aux garçons et aux professeurs, qu’elles s’habillaient de façon osée et que tout, dans leurs gestes,
leurs paroles et attitudes montrait leur insouciance. Tu les avais comparées aux tunisiennes: ces dernières parlaient de choses importantes, d’un parent malade, d’une naissance ou d’un mariage,
et non de choses futiles comme les habits, les rendez-vous et le shopping. Finalement tu y as pris goût puisque tu faisais beaucoup de lèche-vitrines en fin d’année.
Tu craignais la colère de Dieu si tu portais des tenues légères. Puis, au
fil des mois, tu as commencé à porter des tenues plus décontractées, sans pour autant être indécente. Ton père criait beaucoup quand tu montrais la peau au-dessus des coudes, mais tu lui
rétorquais qu’il fallait être suicidaire pour porter des manches longues à Nice en été. Ceci dit, tu tenais à porter le voile mais je ne t’ai jamais vue avec, la loi du lycée l’interdisant. Je
t’ai fait remarquer avec prudence que dans le Coran seules les femmes du prophète devaient porter le voile, et que par conséquent tu n’y étais pas obligée. Tu m’as répondu que les musulmans
devaient imiter en tout point le prophète pour être de bons croyants. Je n’ai pas insisté.
Nous ne parlions pas seulement de nos modes de vie, nous parlions aussi de
ce qui se passait dans le monde. Cette année où nous nous sommes rencontrées, c’étaient l’année où les caricatures de Mahomet ont été publiées. On en a longuement discuté. Tu avais pleuré en
voyant ces photos. Tu ne comprenais pas pourquoi le turban du saint homme contenait une bombe. Tu trouvais insultant de le voir dessiné en cochon, l’animal interdit par Dieu. Cela te choquait de
le voir en chien, ‘‘chien’’ étant la pire insulte que l’on pouvait faire à un musulman. J’ai essayé de te consoler, je t’ai dit que la nature même d’une caricature était d’insulter mais
qu’il suffisait de les ignorer, que Mahomet n’était pas la seule victime: combien de fois la Vierge s’était-elle trouvée prostituée, Jésus drogué, Dieu vieux requin? Tu n’approuvais pas le
fait de représenter Mahomet, tout simplement parce que la religion l’interdisait. Mais tu n’acceptais pas non plus que l’on brûlât des ambassades. Jamais tu n’aurais voulu te venger de la
sorte. D’ailleurs tu ne te sentais pas vindicative. Seulement triste. Tu as choisi d’ignorer les sacrilèges.
Moi je ne savais pas comment te dire ce que je pensais sans t’offenser. Je
pensais que l’Islam devait évoluer, accepter d’être tourné en dérision, même si cela blessait l’orgueil. Le Christianisme a évolué. Le Pape proteste de temps en temps, les chrétiens intégristes
grognent mais on n’atteint pas de si grandes proportions quand Dieu est offensé. Les autres religions acceptent les caricatures et les critiques, pourquoi l’Islam devrait être une exception? Une
fatwa exigeant la mort m’indignait: comment pouvait-on se permettre d’encourager à tuer un homme, même si ce dernier avait remis en cause l’Islam? Le sujet était grave, oui, mais que ceux
qui croient en Allah continuent d'y croire sans se soucier de cet homme, si pour eux l’existence de leur Dieu est une évidence!
Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi on ne pouvait parler de tout avec n’importe qui.
J’avais demandé à une fille juive plutôt intégriste ce qu’elle pensait du conflit israélo-palestinien. Elle avait immédiatement répondu que la Palestine n’existait pas. Alors que j’insistais,
elle avait affirmé que les palestiniens étaient des sans terre, des bourreaux d’israéliens. Elle avait cité ensuite l’exemple d’une amie dont des proches avaient été tués en Israël, puis de ses
grands-parents qui avaient subi la Shoah et qui méritaient leur pays. Je comprenais cette colère contre les palestiniens, mais je ne pouvais les défendre sans qu’elle ne me reprochât des
penchants anti-sémites. Cette expérience m’avait beaucoup désolée, aussi, avec toi, je n’ai jamais abordé le sujet du djihad, ni du conflit israélo-palestinien, ni des fatwa ou de l’Afghanistan.
Je craignais trop ta réaction. Ce sentiment d’être contrainte au mutisme est si horrible, mais que faire d’autre? Je ne veux pas perdre d’amis à cause de cela. Comment t’expliquer tout ce que je
ressens, alors que je n’arrive pas à être claire avec moi-même?
Dans le monde, je ne voyais que les côtés néfastes de l’Islam, ou plutôt devrais-je
dire les effets néfastes du fanatisme religieux, fanatisme chrétien, musulman ou juif. Toi, tu m’as montré ce qu’était réellement la foi. Tu m’as redonné espoir et respect vis-à-vis des
religions. Toutes. Lorsque tu parlais d’Allah, je sentais une lumière en toi, un roc de croyance aussi pur que le cristal, aussi précieux que le diamant. Tu semblais alors être une prophétesse,
une sainte même! En te voyant, je me disais que la foi était si belle, si extraordinaire: elle pousse l’Homme à accomplir des choses invraisemblables, que ce soit des merveilles du monde ou des
massacres.
Mais jamais tu n’aurais pu me convertir, si cela avait été ton dessein. Si pour moi la
foi était réelle, la divinité posait un problème. Cela faisait longtemps que je considérait le ciel comme vide. De plus, les religions étaient trop dangereuses à mon goût. Si tu lisais
un message de paix et de tolérance dans les textes sacrés, d’autres y voyaient un message de guerre. Et puis, la religion que tu me proposais demandait trop de soumission. Jamais je ne me
soumettrai ainsi. Je voudrais avoir la liberté de penser et de dire ce que je veux, sans prendre le risque de me faire trucider. Aujourd’hui, en France, il est toujours risqué de critiquer des
idéologies religieuses. Il est juste de blâmer ceux qui méprisent trop violemment, mais je pense que l'on devrait avoir le droit d'emmettre un avis, positif ou non. J’espère qu’un
jour, certaines personnes comprendront que chacun a des opinions différentes, et qu’elles accepteront le fait que tous ne sont pas forcément en accord avec elles.
Cette barrière complexe, qui peut sembler insignifiante, ridicule et illogique au yeux de
certains, me gênait quand je te parlais. Je pesais mes mots, j’évitais les sujets qui fâchaient. C’est ainsi que j’ai eu le sentiment de ne pas toujours être honnête avec toi. Mais j’ai toujours
voulu être ton amie. Comment me voyais-tu? Je devais te laisser perplexe, à changer d’humeur toutes les secondes, à être glaciale puis soudain à chercher ta compagnie. Peut-être que tu ne voyais
en moi rien d’autre qu’une simple camarade.
Lorsque l’année s’est terminée, tu as reçu un prix du mérite. J’ai eu un prix d’excellence et nous
étions heureuses l’une pour l’autre. À la remise des prix, ma mère t’a rencontrée. Elle t’a confié que je lui parlais fréquemment de toi. En bien. Tu as eu l’air surprise mais contente. Avant de
nous quitter, j’aurai voulu te mettre en garde contre le monde qui bernait les naïfs, contre les hommes qui méprisaient les femmes. Tu avais acquis des connaissances et j’espérais que tu allais
en tirer profit. Cependant, quand nous nous sommes quittées, je n’ai rien dit. Juste « au revoir », « bonnes vacances », « je suis contente pour toi ». Tu m’as
répondu pareil. Nous n’avons rien dit de spécial, et je ne sais pas si un jour nous nous reverrons.
Mais j’ai été heureuse de partager ton amitié.
FIN
A Saoussen.