Le Ûd d'Abdeldjalil

Le Ûd d’Abdeldjalil
Dans ce pays en face du mien
Séparé par la grande mer d’Azur
J’errais dans un bazar avec mon père
Dans une fabrique soudain je le vis
Un ûd magnifique de bois forgé
Si luisant que je le réclamai
Caprice de musicienne gâtée
Mais ne sachant pas l’art du ûd
Ce désir passait pour superficiel
Un des apprentis vint à moi
De lui-même il proposa son aide
Il me conduisit à son conservatoire
À travers les dédales des maisons de terre
Il me conseilla un professeur
J’appris ainsi à jouer de cet objet
Peu, mais le son était enchanteur
Et voyant que je me passionnai
Il voulut m’apprendre lui-même
Il me conduisit un soir chez lui
Sa famille m’accueillit avec joie
Je me rappelle le patriarche bienveillant
La mère et la sœur, souriantes et discrètes
Et Lui, qui m’a souri durant toute la soirée
Avec mes cheveux blonds j’étais l’Étrangère
Mais ils me traitèrent comme une princesse
M’offrant un festin, m’offrant des bijoux
Je leur parlai de mon pays qui les faisaient rêver
Ils me parlèrent de leur vie paisible
Des projets des jeunes de la famille
L’un militaire, l’autre parti en Espagne
Et Lui, qui voulait travailler à la fabrique
Lui qui voulait être un artiste
Il m’apprit alors un morceau de ûd
D’une voix fausse mais grave et douce
Sans chanter juste mais chantant
Une chanson singulière à l’air lancinant
Ritournelle qui resta gravée en moi
Il murmurait sans articuler des notes
Répétant sans cesse le refrain
Jusqu’à ce que je m’en souvienne
Positionnant mes mains et toujours chantant
Jusqu’à ce que j’apprenne
Parfois il prononçait les paroles
Modulant sa voix tremblante
Il me dit le titre de l’air: « Je t’aime »
Et en professeur consciencieux
Il me fit répéter la mélodie
Si bien qu’elle se grava en mes doigts
Deux jours après je dus repartir
Quand je montrai mon nouvel instrument
Tous apprécièrent l’acquisition
Puis le temps et les années passèrent
Je ne suis jamais retournée là-bas
Le ûd est oublié dans un coin
Mais je ne t’oublie pas
Je repense à toi et à ta famille
Êtes-vous toujours aussi souriants?
L’aîné est-il devenu général comme son père?
Le second a-t-il réussi, l’avez-vous revu?
La sœur a-t-elle trouvé un bonheur aussi beau qu’elle?
Et toi, as-tu réalisé tes rêves?
Je sais que je ne te verrai plus jamais
J’aimerais te revoir ami d’un voyage
J’aimerais que ce soit comme dans un livre
Je retournerais dans ton pays
Et dans une ruelle de la Médina
Je te verrais, toi et ta famille
Peut-être auras-tu trouvé une fiancée
Idolâtre de tes talents de musicien
Peut-être seras-tu devenu une célébrité
Adulée par tous ceux de ton pays
Peut-être seras-tu simplement artisan
Créant des ûd toujours plus beaux
Mais même si j’y retournais
Jamais je ne te rencontrerais
J’ai oublié là où tu habitais
Ton visage s’est peu à peu estompé
J’ai oublié les paroles de ta chanson
Il ne me reste de toi que cet étrange refrain
Et ton prénom si mystérieux: Abdeldjalil